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Montréal sous l’emprise de la mafia : mythe ou réalité ?


Le 4 octobre 2010, le numéro sur le Québec de l’hebdomadaire Maclean’s était titré « The most corrupt province in Canada ». Si, au moment de sa sortie, cette une avait fait débat, ravivant les rivalités entre francophones et anglophones, il s’avère finalement que cette affirmation n’est pas totalement fausse (Larochelle 2013). En effet, durant le 20ème siècle, le crime organisé, pouvant être défini comme une activité illégale, systémique et effectuée en vue d’obtenir des avantages et des profits (Aureano 2021), s’est développé au Québec (De Champlain 2014). Bien que paraissant être une ville paisible, Montréal serait en fait aux mains de cette organisation opaque, presque mystique, composée de clans, ou de familles, et fascinant l’imaginaire de nombreuses personnes.


Les origines


Cette ville, ouverte sur l’Europe et à proximité de New York avait tout pour séduire des organisations criminelles telle que la mafia. Les différentes vagues d’immigration du début du siècle et celle suivant la Seconde Guerre mondiale ont permis à la mafia calabraise ou encore à la mafia sicilienne de se développer sans attirer l’attention (De Champlain 2014). Le premier clan sicilien est celui des Cuntrera-Caruana, originaire de la province d’Agrigente et qui s’est développé en Sicile entre les années 30 et les années 50, avant que la plupart s’éparpillent et décident de s’expatrier à Rio, à Aruba, au Venezuela ou encore au Canada. Sur le continent nord-américain, ceux-ci se sont liés à la mafia italo-américaine et se sont lancés dans le trafic de drogue (Boyer 2001). En parallèle, dans les années 60, les immigrants italiens sont de plus en plus nombreux à arriver à Montréal et à investir les quartiers proches de Saint-Léonard et de la « Petite Italie ». Se forme alors une communauté importante et organisée, instaurant un climat propice au développement des organisations mafieuses, dont le clan Rizzuto qui est alors inféodé aux Cuntrera-Caruana (Boyer 2001).

L’envol des Rizzuto et « l’âge d’or » de la Mafia


Rapidement, les Rizzuto sont parvenus à tisser de nombreux liens avec les autres familles mafieuses d’Amérique du Nord, à Montréal comme à New York, ainsi qu’en Amérique Latine, dont au Venezuela où prospéraient les Cuntrera. Dans les années 70, d’importants conflits internes opposèrent les Siciliens, la famille Rizzuto, et les Calabrais, la famille Cotroni, qui étaient pourtant jusqu’alors alliées. Dès lors, face à une famille Cotroni fragilisée, la famille Rizzuto, forte de ses alliances préalablement assurées, prit l’ascendant et par conséquent la tête du réseau montréalais (Dubro, De Champlain, MacAdam, 2006). La famille Rizzuto se développa, par le biais du trafic de drogues, de la prostitution ou encore des paris illégaux. Grâce notamment à leurs liens avec les Cuntrera-Caruana, ils firent de Montréal l’une des plaques tournantes d’Amérique du Nord. Par son port circulaient des kilogrammes d’héroïne ou encore de cocaïne en provenance d’Amérique Latine, destinés à être redistribués en Amérique du Nord, dont principalement New York, et en Europe (Lamothe, Humphreys, 2008). Entre le début des années 80 et le milieu des années 2000, Vito Rizzuto a également énormément œuvré à l’instauration d’une paix profitable à son marché. En effet, il est considéré l’un des contributeurs importants à l’accord de paix trouvé entre les Hell Angels et les Rock Machine, alors que la guerre faisait rage entre ces deux gangs de motards. De plus, ses nombreux partenariats avec la Cosa Nostra sicilienne, le clan Cuntrera-Caruana, les cartels colombiens et les cinq familles de New York, lui assurent la stabilité de sa famille. Il était ainsi considéré comme un médiateur assurant la paix entre les différentes organisations criminelles canadiennes (Renaud, McDougall 2018). Alors que la famille Rizzuto était considérée comme « la délégation canadienne de la famille Bonanno » par certains, elle fut qualifiée de « Sixième famille » par d’autres (Lamothe 2008).


Le déclin


Même s’ils savaient que Vito Rizzuto était le « Parrain » de cette mafia montréalaise, la police canadienne n’a jamais réussi à l’incriminer, faute de preuves. Celui-ci fut cependant arrêté par la Gendarmerie royale du Canada à la demande du Federal Bureau of Investigation (FBI), afin de procéder à son extradition vers les États-Unis pour répondre à l’accusation d’homicide en tant que membre de la famille mafieuse des Bonnano. Ce sont les aveux de repentis, Joe Massino et Sal Vitale, qui permirent au FBI d’accuser Vito Rizzuto d’être en association avec des organisations criminelles ainsi que du meurtre de trois mafieux à Brooklyn le 5 mai 1981. Parallèlement, l’Unité mixte de lutte contre le crime organisé (UMECO) a lancé le projet « Colisée » en 2002, voué au démantèlement du réseau criminel italien. Le 22 novembre 2006, à Montréal, Laval et Québec, l’UMECO lance une rafle engageant plus de 700 policiers et aboutissant à l’arrestation et condamnation des supposées dirigeants de la mafia montréalaise. Au total, ce sont 254 présumés membres d’organisation criminelles qui ont été arrêtées placés sous enquête donc 133 font l’objet d’accusations devant la Cour du Québec (Abdennassar 2018). En 2007, Vito Rizzuto est condamné à 10 ans prison et incarcéré aux États-Unis (Renaud, McDougall, 2018). C’est impuissant que Vito Rizzuto apprit successivement les nouvelles du meurtre de son fils, Nick Rizzuto Jr, le 28 décembre 2009, puis de son père et ancien parrain de la mafia, Niccolo Rizzuto, le 10 novembre 2010 (Renaud 2019). Le 5 octobre 2012, Vito Rizzuto fut libéré, après 6 années passées en cellule, et reprit son rôle de parrain qu’il affirma en commanditant l’assassinat à plusieurs individus, dont Giuseppe Di Maulo, ayant manqué de respect à sa famille et tenté de lui prendre sa place.


Cependant, le 23 décembre 2013, alors qu’il comptait encore savoir qui se cachait derrière les assassinats de son père et de son fils, Vito Rizzuto succomba des suites d’une pneumonie à l’hôpital du Sacré Cœur de Montréal, alors âgé de 67 ans (Renaud 2013). Il est depuis considéré par beaucoup comme le « dernier parrain » et laissa derrière lui une famille déstructurée et en proie aux ambitions des autres organisations criminelles (Renaud, McDougall, 2018).


Bouleversement du paysage mafieux


Ce décès entraîne de grands bouleversements au sein de la mafia montréalaise, et plus globalement de la mafia canadienne. La guerre entre les différents clans est désormais déclarée et a des conséquences dévastatrices, telle que l’anéantissement de clans mafieux, comme celui de Giuseppe Di Vito. Cette guerre s’est étendue de Montréal jusqu’à la zone-frontière de Buffalo et Hamilton, où règne la famille de Buffalo (Maggadino family). Mais plus encore, selon une source du FBI, le sous-chef de ce clan ne serait autre que Domenico Violi (initié comme homme d’honneur en 2015), le fils de Paolo Violi, ancien chef de la Famille de Montréal et mort assassiné par les Rizzuto en janvier 1978. Le fait qu’un mafieux canadien soit sous-chef d’une famille américaine paraît pourtant impossible. Seule une explication paraît cohérente : la légendaire « Commission », qui unit depuis les années 1930 la majorité des familles mafieuses d’Amérique du Nord, l’aurait décidé ou autorisé. Cependant, les médias américains la décrivaient comme dissoute depuis 40 ans. Le fait qu’une nouvelle Commission fonctionnerait serait donc une révélation et un choc pour le FBI. Cette guerre mafieuse se manifeste donc par les assassinats successifs des membres des différents clans.


Ainsi, sont tués des proches et membres de la famille Rizzuto mais aussi des membres de clans adverses (Raufer 2019).


Un futur incertain


Certains experts et enquêteurs, comme l’inspecteur-chef Guy Lapointe et l’inspecteur David Bertrand s’accordent désormais pour dire que, si la mafia a perdu de superbe, les clans qui la composent sont désormais plus forts, plus indépendants et plus riches qu’à l’époque de la domination des Rizzuto. Dorénavant, elle ne serait plus structurée de manière pyramidale, ni dirigée par un parrain ou une table de direction mais composée de différentes cellules.


Cependant, les grands gagnants seraient le gang de motards des Hells Angels qui dominerait désormais la région de Montréal et à qui la plupart des clans rendraient des comptes. Cela contribuerait ainsi à une forme de stabilité mais il n’en demeure pas moins que des tensions persistent et que des comptes n’ont pas encore été rendus. Deux théories persistent au sein de la police et des experts. La première est que la mafia n’aurait pas l’intention de choisir de parrain à court ou à moyen termes car pour le moment la situation serait profitable à tous les membres. La seconde est que, au contraire, la mafia est en période de transition et, dans un avenir encore indéterminé, l’un des clans pourrait s’affirmer (Renaud 2019).


Bibliographie


Abdennassar, Mounir. « Vito Rizzuto, l’entrepreneur criminel : une carrière criminelle à succès dans un réseau de contacts en dépit des conflits ». Mémoire de M.A., Université de Montréal, 2018. https://umontreal.on.worldcat.org/oclc/1137330814.


Aureano, Guillermo R., « Quel crime organisé ? ». Cours Paix et Sécurité. Montréal : Université de Montréal.


Boyer, Jean-François. « 13. Un nouvel Eldorado : l’Europe ». In La guerre perdue contre la drogue, 244-68. Paris: La Découverte, 2001. https://www.cairn.info/la-guerre-perdue-contre la-drogue--9782707132864-page-244.htm.


———. « 15. La menace de l’infiltration ». In La guerre perdue contre la drogue, 282-95. Paris: La Découverte, 2001. https://www.cairn.info/la-guerre-perdue-contre-la-drogue-- 9782707132864-page-282.htm.


De Champlain, Pierre. Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980. Montréal: Éditions de l’Homme, 2014.


Dubro, James R., Pierre De Champlain, et William L. MacAdam. « Crime organisé au Canada ». In L’Encyclopédie Canadienne. Historica Canada, 7 février 2006.

https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/crime-organise.


Lamothe, Lee, et Adrian Humphreys. The sixth family: the collapse of the New York Mafia and the rise of Vito Rizzuto. Rev. & Updated. Mississauga, Ont: J. Wiley & Sons Canada, 2008.

Larochelle, Gilbert. « Le Québec sous l’emprise de la corruption ». Cités 53, no 1 (2013): 159. https://doi.org/10.3917/cite.053.0159.


Muti, Giuseppe. « Mafias et trafics de drogue : le cas exemplaire de Cosa Nostra sicilienne ». Hérodote 112, no 1 (2004): 157. https://doi.org/10.3917/her.112.0157.

Organisation des Nations Unies. Convention des Nations Unies contre la criminalité organisée transnationale. 2000.


Raufer, Xavier. « En plein XXIe siècle, sous nos yeux, une (sanglante) guerre de (vraies) mafias ». Sécurité globale N°18, no 2 (2019): 85. https://doi.org/10.3917/secug.192.0085.


Renaud, Daniel. « Crime organisé: Rizzuto, un nom qui s’efface peu à peu ». La Presse, 28 décembre 2019. https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2019-12-28/crime organise-rizzuto-un-nom-qui-s-efface-peu-a-peu.


———. « Mafia montréalaise: plus florissante dans un «libre-échange» ». La Presse, 23 septembre 2019. https://www.lapresse.ca/actualites/enquetes/2019-09-23/mafia-montrealaise-plus florissante-dans-un-libre-echange.


———. « Mort de Vito Rizzuto: «La mafia n’avait pas prévu le coup» ». La Presse, 23 décembre 2013. https://www.lapresse.ca/actualites/dossiers/mafia-montrealaise/201312/23/01-4723446- mort-de-vito-rizzuto-la-mafia-navait-pas-prevu-le-coup.php.


Renaud, Daniel, et Lorie McDougall. Vito Rizzuto: la chute du dernier parrain : récit inédit, 2018. http://banq.pretnumerique.ca/accueil/isbn/9782897057336.


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